Une internaute parmi d'autres

Publié le samedi 7 mars 2009

Samedi 7 mars 2009
Suite du billet précédent
 
Or, l'idéologie de la compétitivité proclame que ce qu'elle voit constitue la réalité ultime et exclusive. Cette prétention à la suprématie mérite d'être rejetée à cause de ses bases réductrices. La santé économique de nos sociétés le commande, sans parler de la santé morale ou sociale. L'idéologie de la compétitivité - comme toutes les idéologies d'ailleurs - empêche de voir les choses telles qu'elles sont. À ce titre, elle conduit inévitablement à l'inefficacité. La majorité des exclusions qui découlent d'un mauvais fonctionnement du  marché ne fait aucun sens.
 
Le fondamentalisme sectaire des théologiens, prêtes et disciples de cette idéologie n'a d'égal que le fondamentalisme religieux qui caractérise certains courants de l'islamisme, du néo-catholicisme et du bouddhisme contemporains. Les fondamentalistes de la compétitivité se montrent aussi agressifs dans leur théorie, aussi aveugles dans leur approche et aussi sectaires dans leur évaluation et leur jugement que leurs "collègues" religieux. En plus, ils en deviennent arrogants.
 
La concurrence entre les entreprises ne peut à elle seule régler les enjeux à long terme que comporte la problématique planétaire. Le marché ne s'intéresse pas à l'avenir; il a naturellement une vision à courte vue. C'est d'ailleurs ce qui fait sa force. Il ne faut donc pas lui demander ce qu'il ne peut donner. Même si l'on réunit des milliers d'organisations myopes, cela ne les rendra pas plus aptes, individuellement et collectivement, à appréhender correctement la réalité et à acquérir le sens de l'orientation qui leur fait défaut.
 
Cela vaut également pour la concurrence effrénée à laquelle se livrent les États entre eux. L'importance exagérée qu'on accorde à celle-ci mène inévitablement à un climat de foire d'empoigne et à des conflits sans fin entre "blocs régionaux". Elle met dès lors en relief l'incapacité des instances nationales à s'occuper des vraies priorités nationales et mondiales.
 
Finalement, lorsque les intérêts des entreprises concurrentielles s'allient à ceux des nations concurrentielles, il en découle même une évolution contre-intuitive qui va à l'encontre des mécanismes du marché. Jugeons-en nous-mêmes :
 
  • diverses formes de protectionnisme ou de politique industrielle défensive voient le jour; afin d'aider les entreprises "locales" à soutenir la concurrence dans d'autres pays, l'État leur offre une protection ou des avantages artificiels;
 
  • un techno-nationalisme s'installe, par suite du frein imposé à la circulation du savoir, celui-ci pouvant constituer un facteur de production concurrentiel pour d'autres pays;
 
  • les accords bilatéraux entre pays se multiplient, dans le but de faire front contre les concurrents tiers.
Autrement dit, le marché concurrentiel perd toute sa valeur dans un contexte où les peuples n'agissent qu'à partir d'une obsession de la compétitivité. La même règle vaut dans le cas de la compétition entre blocs continentaux. La leçon à tirer est qu'un marché compétitif sera vraiment efficace pour les entreprises s'il existe un cadre clair de coopération entre les pays du monde entier, fait de règles de conduite et de dispositifs conçus pour l'échelle planétaire.
 
Mais il y a cependant de l'espoir. Certains économistes, même parmi les praticiens d'une science économique "traditionnelle", ont commencé à remettre en question certaines des idées reçues concernant l'économie mondiale. Dans un article intitulé "Competitiveness; A Dangerous Obsession" (La compétitivité, une obsession dangereuse), Paul Krugman, aujourd'hui professeur à l'Université de Stanford, montre que "la compétitivité est un mot vide de sens lorsqu'on l'applique aux économies nationales". Il développe sa pensée en trois points : d'abord, il affirme que les inquiétudes que suscite la compétitivité sont empiriquement non fondées; deuxièmement, il attribue à une mauvaise utilisation des données le fait que tant de gens soient malgré tout séduits par l'idée que leurs problèmes économiques sont dus au fait qu'ils ne sont plus compétitifs sur la scène internationale; et, enfin, il soutient que l'obsession de la compétitivité est non seulement erronée mais dangereuse, car elle fausse les politiques nationales et menace le système économique international. Selon lui, penser en fonction de la compétitivité débouche, directement ou indirectement, sur de mauvaises politiques, aussi bien en matière d'économie ou de commerce qu'en matière de santé ou de R-D. Le problème en ce qui concerne les erreurs d'appréciation de l'idéologie de la supracompétitivité, c'est qu'elles s'autojustifient. Il faut donc rompre ce cercle vicieux dans lequel les faits n'ont plus droit de cité.
 
L'idéologie de la compétitivité accorde la priorité aux outils et aux systèmes techniques. En songeant à ce que pourrait être l'usine en l'an 2005, la première image qui vient à l'esprit est celle d'un travail hautement spécialisé où dominent les machines (robots, machine-outils à commande numérique, cellules flexibles, fabrication intégrée assistée par ordinateur, etc.) et où l'on trouve peu d'être humains. On s'intéresse à ceux-ci surtout quand il s'agit de savoir comment leurs compétences peuvent servir les exigences des nouvelles technologies. Pour ce qui est des télécommunications et des mass media de l'avenir, l'accent est mis sur les centres de répartition, le matériel de commande, les terminaux "intelligents", les réseaux, les ordinateurs, les fibres optiques et les autoroutes de communication à large bande. Ce n'est qu'ensuite que nous pensons au rôle des gens, et encore, d'une manière restrictive, c'est-à-dire uniquement en tant que producteurs et consommateurs. C'est ce qu'on appelait à l'époque mettre la charrue devant les boeufs, et il n'est pas étonnant que l'économie de marché en vienne si souvent à sanctionner les entreprises qui oublient cette vérité élémentaire.
 
Ce faisant, l'idéologie de la compétitivité consacre la primauté du court terme et celle des coûts et avantages financiers. La logique des rapports trimestriels prédomine. Les visées myopes des grands actionnaires prennent le pas sur celles des plus petits. La prédominance des objectifs à court terme provoque la surproduction dans une région et la pénurie dans une autre. Même les activités de R-D en viennent à être imprégnées de considérations strictement financières et qui l'emportent sur la logique industrielle. À la suite de fusions et d'acquisitions, l'impératif de la compétitivité conduit à l'abandon d'installations de R-D qui, dans bien des cas, étaient encore rentables. Il faut alors tout recommencer en répétant les mêmes erreurs.
 
En accordant la priorité exclusive à l'excellence, la compétitivité maintient et renforce l'inégalité structurelle entre les régions et les villes. Comme le montrent la plupart des analyses des effets de la création du Marché unique intégré en janvier 1993, et de l'Union économique et monétaire prévue pour 1997, les inégalités entre les régions de la Communauté européenne sont destinées à s'accroître si seule la logique de la compétitivité est appelée à diriger la marche des événements, en l'absence, entre autres mesures, de toute politique fiscale à l'échelle européenne. Mais l'expérience de plusieurs pays fédéraux, dont le Canada et les États-Unis, a clairement montré les limites de ces politiques de redistribution et de péréquation. En l'absence de mesures de concertation et de solidarité active, de telles politiques sont souvent perçues comme des ponctions coûteuses par les régions riches et comme des instruments de dépendance par les régions plus pauvres. On finit par croire qu'elles mettent en cause la compétitivité du pays.
 
La même observation peut être faite au sujet des inégalités entre les pays à l'échelle de la planète. La super-compétitivité a rendu encore plus riches et plus solides les pays qui l'étaient déjà. Les quelques cas d'exception souvent mentionnés pour démentir un tel constat, les quatre petits dragons de L'Asie du Sud-Est, font exception à la règle précisément parce qu'ils ne représentent pas des exemples d'application orthodoxe des principes de la concurrence. Leur croissance rapide et leur réussite commerciale sont avant tout attribuables au fait qu'ils ont été pendant ces 40 dernères années - pour des raisons de nature surtout politico-stratégique liées à la "menace" communiste - le lieu qu'ont choisi les multinationales de la Triade pour investir et étendre leurs activités. Ces entreprises y ont trouvé un climat social et politique particulièrement favorable (faibles coûts de main-d'oeuvre, absence de syndicats, régimes politiques autoritaires). Elles n'en demandaient pas tant.
 
Les inégalités d'ordre économique sont également amplifiées par les déséquilibres et les exclusions auxquels donne lieu l'idéologie de la concurrence. Armée de la seule vérité que constituent les lois du marché, la compétitivité engendre un ostracisme fondamental parmi les agents économiques : tous sont invités à partager le festin, mais rares sont les personnes, les entreprises, les groupes sociaux et les régions qui peuvent s'asseoir à la table, car il faut pour cela acquitter les droits d'entrée en étant plus compétitif que les autres. Seuls les vainqueurs ont le droit de poursuivre leur chemin et d'étendre leurs conquêtes. C'est de cette façon qu'on finit par être seul à table.
 
La logique du "vainqueur" est de plus en plus acceptée et assimilée par les gens. Qui plus est, les liens sociaux et le sens de l'appartenance sont de moins en moins authentiques, forts, visibles et durables entre les acteurs sociaux. Les notions de bien commun et d'intérêt général ont été récupéres par les multinationales gagnantes.
 
Une fois de plus, les femmes appartenant aux minorités ethniques constituent le groupe social le plus touché et le plus sacrifié. Poussant les gens à se mesurer les uns contre les autres, l'idéologie de la compétitivité exacerbe les problèmes d'identité, surtout si les exclusions qu'elle engendre coïncident avec des clivages ethniques, religieux ou même de génération ou de sexe. Ceux qui sont ainsi rejetés finissent irrémédiablement par se demander si leur exclusion n'este pas causée par une quelconque volonté politique.
 
Dans ces conditions, il est difficile de parler d'institutions et de régimes démocratiques. La démocratie est sauvegardée dans les formes. Il n'en est pas de même de ce qui fait sa substance. Lorsque la logique de guerre économique et la loi du plus fort prédominent, il ne reste au plus faible qu'un seul droit : celui d'être un bon soldat (si on lui donne encore la chance d'avoir accès à l'emploi) et un bon consommateur (pour autant que cela ne coûte pas trop cher au système d'aide sociale ) (voir l'encadré 4).
 
Enfin l'idéologie de la compétitivité aboutit à un appauvrissement culturel sur une vaste échelle. Tranquillement, les débats sur la science, la santé, l'éthique, l'environnement, les relations Nord-Sud, la paix sont vidés de leur contenu propre. Tout se ramène à quelques slogans simples axés sur l'entreprise, le marché, la gestion, l'efficacité, la productivité. Rapidement, on en vient à perdre même le désir de discuter tant les positions de chacun sont prévisibles. Il y a ceux qui sont pour et ceux qui sont contre. Les débats s'en trouvent appauvris.
 
Une seule conclusion : la concurrence ne peut pas gouverner la planète
 
À la lumière de ce qui prècède, on ne peut répondre que par la négative à la question qui est au coeur de cet ouvrage "La concurrence peut-elle régir la plantète?"
 
La contribution que peut apporter la compétitivité à la production de biens et de services destinés à répondre aux besoins et aux aspirations de base des "démunis" et des populations qui ne représentent pas des marchés solvables est très, très limitée, alors que ces populations atteindront dans une ou deux générations les trois à cinq milliards de personnes. La concurrence s'avère également un instrument inefficace pour résoudre les problèmes liés au développement urbain, à l'emploi et à la protection sociale dans les pays de la Triade. L'une des grandes faiblesses de la compétitivité est qu'elle est fondamentalement incapable de concilier la justice sociale, l'efficacité économique, la durabilité environnementale, la démocratie politique et la diversité culturelle. Il nous faut donc trouver une autre solution plus fiable, plus efficace et plus acceptable. 
 
 
 
 
 
ENCADRÉ 4
Les effets nocifs de la concurrence excessive
 
Expression de l'idéologie et de la compétitivité, la concurrence excessive :
  • donne priorité aux outils et aux systèmes techniques plutôt qu'aux individus et aux organisations humaines ; les êtres humains ne sont intéressants que dans la mesure où ils sont des producteurs et des consommateurs.
  • accorde la primauté aux coûts financiers à court terme. Elle crée de la surproduction et des pénuries.
  • diminue le caractère concurrentiel du marché intérieur national et accroît la concentration industrielle et financière à l'échelle de la planète; ce faisant, elle favorise le développement de marchés mondiaux oligopolistiques.
  • renforce les disparités au sein des pays et entre eux (les riches et les puissants s'enrichissent et deviennent plus forts).
  • accentue les écarts entre les peuples et les régions de la terre. Il y a le monde "intégrés" et le monde des "exclus".
  • contribue à la dégradation de l'environnement, en stimulant la recherche de nouveaux procédés et de nouveaux produits dont le seul critère est celui de la rentabilité immédiate.
  • est une source d'ostracisme social important. Individu, entreprises, villes et nations non concurrentiels sont laissés pour compte. Ils ne font plus partie de la course, ils ne valent rien.
  • encourage le "cercle vertueux" de la combativité individuelle et collective et empêche la solidarité et le dialogue entre les gens, les nations et les collectivités.
  • réduit les moyens d'intervention des autorités publiques et de la démocratie représentative sur les plans local, national et mondial.

Samedi 7 mars 2009
Extrait de Limites à la compétitivité, vers un nouveau contrat mondial
par le Groupe de Lisbonne
 
Les limites de la concurrence
 
En dépit de sa popularité, la compétitivité est loin de représenter une solution efficace aux problèmes et aux perspectives qui se dessinent dans le nouveau "monde global". C'est à se demander si la compétitivité est elle-même une idée compétitive. La concurrence utilisée à l'excès comporte même des effets indésirables. L'une des conséquences les plus frappantes de l'idéologie de la concurrence est qu'elle engendre une distorsion dans la façon dont l'économie elle-même fonctionne, sans mentionner ses répercussions sociales dévastatrices.
 
En premier lieu, il est de plus en plus évident que, pour nombre d'Américains, la concurrence économique internationale de la dernière décennie a conduit à la suppression d'emploi set à la diminution de la qualité de vie. Les Européens, pour leur part, commencent à peine à s'apercevoir que la poursuite de la compétitivité à l'échelle internationale s'effectue à un prix inacceptable sur le plan humain. Ce n'est pas en augmentant le nombre de chômeurs qu'un pays s'enrichit. Il ne gagne pas non plus à appauvrir ceux qui conservent leur emploi en comprimant leurs salaires et en rognant sur leurs avantages sociaux, façon socialement inacceptable de hausser la productivité. Il est vrai que statistiquement parlant, plus un pays s'appauvrit, plus il est facile d'y être riche. Mais c'est une illusion.
 
La première conséquence découlant de l'idéologie de la lutte pour la compétitivité est que les "Nord-Américains, les Européens et les Japonais poursuivent tous la même bataille en sacrifiant les intérêts des personnes les plus vulnérables de leurs sociétés". Un partisan de cette idéologie a dernièrement exprimé une idée semblable, mais d'une façon différente. Il mettait en doute la compétitivité des entreprises britanniques par rapport à celles de la Corée du Sud ou de l'Indonésie si le système de protection sociale en Europe continuait à être aussi généreux et si les salaires demeurant de 30 à 50 fois supérieurs à ceux des pays asiatiques. C'est ainsi que, comme nous l'avons vu dans le précédent chapitre, les dirigeants politiques et économiques proposent comme solution la réduction des dépenses de sécurité sociale et des salaires réels.
 
Cependant, comment est-il possible de mettre en parallèle la compétitivité de pays où l'on gagne 1 000 $ US par ans pour 2 200 heures de travail et celle d'autres pays où l'on reçoit 30 000 $ US pour 1 600 heures de travail? C'est pure démagogie de prétendre que la compétitivité de ces derniers augmentera de manière significative si l'on comprime quelque peu les coûts de la main-d'oeuvre. Il faudrait pour y arriver les réduire à néant et ainsi "compétitionner" à armes égales avec les pays les plus pauvres. Ce nivellement par le bas a quelque chose d'étonnant dans la bouche des partisans de la liberté absolue des marchés.
 
En second lieu, il s'ensuit que si tout le monde fait concurrence à tout le monde, la valeur de la compétitivité finira par disparaître. L'ancien secrétaire général de l'OCDE, Émile Van Lennep, a été l'un des premiers à le souligner : "Par rapport à qui l'OCDE, dans son ensemble, devrait-elle être plus compétitive? Par rapport aux pays en voie de développement, par rapport à la lune?" La concurrence de tous avec tous n'est pas non plus une solution. Si l'on agit ainsi, tôt ou tard le système s'effondrera. Pour survivre, ce dernier a besoin d'une multiplicité et d'une diversité d'acteurs. Or, la logique de la compétitivité cherche à abaisser le degré de diversité du système en éliminant ceux qui sont incapables de résister aux forces dominantes et d'affronter plus forts qu'eux. En ce sens, elle contribue à l'expansion du phénomène de l'exclusion sociale : les personnes, les entreprises, les villes et les nations non concurrentielles sont laissées pour compte et éliminées de la course. Ce n'est pas acceptable sur le plan moral et ce n'est guère efficace sur celui de l'économie. Plus un système s'appauvrit, plus il perd la capacité de se régénérer.
 
La troisième conséquence de l'idéologie de la compétitivité est qu'elle met des oeillères à tout le monde. Elle ne fait "voir" qu'une seule dimension de l'histoire humaine et sociale : l'esprit de compétition. Certes, celui-ci, comme la combativité, constitue un puissant moteur d'action, de motivation et d'innovation. Il n'agit toutefois pas indépendamment d'autres dimensions telles que l'esprit de collaboration et la solidarité. La coopération est aussi un phénomène fondamental de l'histoire de l'humanité, voulu et déterminé par la société. La compétition et la collaboration, tout comme la combativité et la solidarité, constituent des dimensions essentielles de la condition humaine. Mais l'idéologie de la compétitivité ignore ou dévalue la coopération, ou encore l'intègre à sa propre logique, comme cela se produit dans le cas de la vaste majorité des alliances stratégiques de type coopératif conclues entre les entreprises. Les individus et les entreprises son souvent en désaccord les uns avec les autres. Cela ne les empêche nullement, si on leur en donne l'occasion, de cherche à se concerter pour réduire les risques d'une guerre de tous contre tous.
 
En quatrième lieu, cette idéologie débouche sur un réductionnisme et un fondamentalisme sectaires. L'idéologie a non seulement un seul oeil, mais un oeil qui voit mal. Elle ne peut donc mesurer les choses selon la bonne échelle. La compétitivité ramène la globalité de la condition et du développement humain et social aux perceptions, aux motivations et au comportement de l"homo economicus" et de l'"homo competitor". Pour ces derniers, tout est subordonné à la compétitivité et légitimé par elle. Tout n'acquiert une valeur que par rapport à sa pertinence pour l'économie. La formule magique de l'idéologie de la compétitivité, régie par l'économie, est "revenons à nos affaires". On présume, par cette expression, que les gens qui retournent à leurs affaires agissent forcément de la bonne façon.
 
L'idéologie de la compétitivité réduit à presque rien le sens profond et la raison d'être de l'économie. L'économie, c'est "la règle de la maison", c'est-à-dire celle qui gouverne une entité sociale comme la famille. Au sein d'une famille, il existe bien sûr un phénomène de lutte pour le pouvoir ou pour la liberté entre le père et la mère, les parents et les enfants, les grands-parents et la jeune génération. Mais la famille est à même d'assurer son existence si la collaboration et la solidarité prévalent sur la concurrence et la combativité. Dans une large mesure, ce qui est vrai de la famille l'est aussi d'une ville, d'un peuple et de la société planétaire. Mais pour l'idéologie de la compétitivité, le marché est le seul aspect qui compte, le seul qui doive déterminer le développement économique et le bien-être social des peuples et des pays. Certes on doit se réjouir du fait que l'économie de marché ait fait des progrès importants depuis ces dernières années. Cependant, on doit aussi constater que le marché est impuissant à réduire les exclusions sociales ou à faire face à la dégradation de l'environnement. Le reconnaître n'est pas prendre position contre le marché, mais simplement constater les faits. La plupart des efforts de l'économie de marché sont axés sur les besoins des nantis. Les besoins des millions de personnes qui aspirent à faire partie de ce marché, on ne les voit tout simplement pas.
 
Il ne s'agit pas d'opposer les forces du marché aux autres forces de l'économie et de la société, mais de comprendre que l'équilibre de leurs interrelations est absolument crucial.
 
SUITE DANS UN PROCHAIN BILLET