Suite du billet précédent
Or, l'idéologie de la compétitivité proclame que ce qu'elle voit constitue la réalité ultime et exclusive. Cette prétention à la suprématie mérite d'être rejetée à cause de ses bases réductrices. La santé économique de nos sociétés le commande, sans parler de la santé morale ou sociale. L'idéologie de la compétitivité - comme toutes les idéologies d'ailleurs - empêche de voir les choses telles qu'elles sont. À ce titre, elle conduit inévitablement à l'inefficacité. La majorité des exclusions qui découlent d'un mauvais fonctionnement du marché ne fait aucun sens.
Le fondamentalisme sectaire des théologiens, prêtes et disciples de cette idéologie n'a d'égal que le fondamentalisme religieux qui caractérise certains courants de l'islamisme, du néo-catholicisme et du bouddhisme contemporains. Les fondamentalistes de la compétitivité se montrent aussi agressifs dans leur théorie, aussi aveugles dans leur approche et aussi sectaires dans leur évaluation et leur jugement que leurs "collègues" religieux. En plus, ils en deviennent arrogants.
La concurrence entre les entreprises ne peut à elle seule régler les enjeux à long terme que comporte la problématique planétaire. Le marché ne s'intéresse pas à l'avenir; il a naturellement une vision à courte vue. C'est d'ailleurs ce qui fait sa force. Il ne faut donc pas lui demander ce qu'il ne peut donner. Même si l'on réunit des milliers d'organisations myopes, cela ne les rendra pas plus aptes, individuellement et collectivement, à appréhender correctement la réalité et à acquérir le sens de l'orientation qui leur fait défaut.
Cela vaut également pour la concurrence effrénée à laquelle se livrent les États entre eux. L'importance exagérée qu'on accorde à celle-ci mène inévitablement à un climat de foire d'empoigne et à des conflits sans fin entre "blocs régionaux". Elle met dès lors en relief l'incapacité des instances nationales à s'occuper des vraies priorités nationales et mondiales.
Finalement, lorsque les intérêts des entreprises concurrentielles s'allient à ceux des nations concurrentielles, il en découle même une évolution contre-intuitive qui va à l'encontre des mécanismes du marché. Jugeons-en nous-mêmes :
- diverses formes de protectionnisme ou de politique industrielle défensive voient le jour; afin d'aider les entreprises "locales" à soutenir la concurrence dans d'autres pays, l'État leur offre une protection ou des avantages artificiels;
- un techno-nationalisme s'installe, par suite du frein imposé à la circulation du savoir, celui-ci pouvant constituer un facteur de production concurrentiel pour d'autres pays;
- les accords bilatéraux entre pays se multiplient, dans le but de faire front contre les concurrents tiers.
Autrement dit, le marché concurrentiel perd toute sa valeur dans un contexte où les peuples n'agissent qu'à partir d'une obsession de la compétitivité. La même règle vaut dans le cas de la compétition entre blocs continentaux. La leçon à tirer est qu'un marché compétitif sera vraiment efficace pour les entreprises s'il existe un cadre clair de coopération entre les pays du monde entier, fait de règles de conduite et de dispositifs conçus pour l'échelle planétaire.
Mais il y a cependant de l'espoir. Certains économistes, même parmi les praticiens d'une science économique "traditionnelle", ont commencé à remettre en question certaines des idées reçues concernant l'économie mondiale. Dans un article intitulé "Competitiveness; A Dangerous Obsession" (La compétitivité, une obsession dangereuse), Paul Krugman, aujourd'hui professeur à l'Université de Stanford, montre que "la compétitivité est un mot vide de sens lorsqu'on l'applique aux économies nationales". Il développe sa pensée en trois points : d'abord, il affirme que les inquiétudes que suscite la compétitivité sont empiriquement non fondées; deuxièmement, il attribue à une mauvaise utilisation des données le fait que tant de gens soient malgré tout séduits par l'idée que leurs problèmes économiques sont dus au fait qu'ils ne sont plus compétitifs sur la scène internationale; et, enfin, il soutient que l'obsession de la compétitivité est non seulement erronée mais dangereuse, car elle fausse les politiques nationales et menace le système économique international. Selon lui, penser en fonction de la compétitivité débouche, directement ou indirectement, sur de mauvaises politiques, aussi bien en matière d'économie ou de commerce qu'en matière de santé ou de R-D. Le problème en ce qui concerne les erreurs d'appréciation de l'idéologie de la supracompétitivité, c'est qu'elles s'autojustifient. Il faut donc rompre ce cercle vicieux dans lequel les faits n'ont plus droit de cité.
L'idéologie de la compétitivité accorde la priorité aux outils et aux systèmes techniques. En songeant à ce que pourrait être l'usine en l'an 2005, la première image qui vient à l'esprit est celle d'un travail hautement spécialisé où dominent les machines (robots, machine-outils à commande numérique, cellules flexibles, fabrication intégrée assistée par ordinateur, etc.) et où l'on trouve peu d'être humains. On s'intéresse à ceux-ci surtout quand il s'agit de savoir comment leurs compétences peuvent servir les exigences des nouvelles technologies. Pour ce qui est des télécommunications et des mass media de l'avenir, l'accent est mis sur les centres de répartition, le matériel de commande, les terminaux "intelligents", les réseaux, les ordinateurs, les fibres optiques et les autoroutes de communication à large bande. Ce n'est qu'ensuite que nous pensons au rôle des gens, et encore, d'une manière restrictive, c'est-à-dire uniquement en tant que producteurs et consommateurs. C'est ce qu'on appelait à l'époque mettre la charrue devant les boeufs, et il n'est pas étonnant que l'économie de marché en vienne si souvent à sanctionner les entreprises qui oublient cette vérité élémentaire.
Ce faisant, l'idéologie de la compétitivité consacre la primauté du court terme et celle des coûts et avantages financiers. La logique des rapports trimestriels prédomine. Les visées myopes des grands actionnaires prennent le pas sur celles des plus petits. La prédominance des objectifs à court terme provoque la surproduction dans une région et la pénurie dans une autre. Même les activités de R-D en viennent à être imprégnées de considérations strictement financières et qui l'emportent sur la logique industrielle. À la suite de fusions et d'acquisitions, l'impératif de la compétitivité conduit à l'abandon d'installations de R-D qui, dans bien des cas, étaient encore rentables. Il faut alors tout recommencer en répétant les mêmes erreurs.
En accordant la priorité exclusive à l'excellence, la compétitivité maintient et renforce l'inégalité structurelle entre les régions et les villes. Comme le montrent la plupart des analyses des effets de la création du Marché unique intégré en janvier 1993, et de l'Union économique et monétaire prévue pour 1997, les inégalités entre les régions de la Communauté européenne sont destinées à s'accroître si seule la logique de la compétitivité est appelée à diriger la marche des événements, en l'absence, entre autres mesures, de toute politique fiscale à l'échelle européenne. Mais l'expérience de plusieurs pays fédéraux, dont le Canada et les États-Unis, a clairement montré les limites de ces politiques de redistribution et de péréquation. En l'absence de mesures de concertation et de solidarité active, de telles politiques sont souvent perçues comme des ponctions coûteuses par les régions riches et comme des instruments de dépendance par les régions plus pauvres. On finit par croire qu'elles mettent en cause la compétitivité du pays.
La même observation peut être faite au sujet des inégalités entre les pays à l'échelle de la planète. La super-compétitivité a rendu encore plus riches et plus solides les pays qui l'étaient déjà. Les quelques cas d'exception souvent mentionnés pour démentir un tel constat, les quatre petits dragons de L'Asie du Sud-Est, font exception à la règle précisément parce qu'ils ne représentent pas des exemples d'application orthodoxe des principes de la concurrence. Leur croissance rapide et leur réussite commerciale sont avant tout attribuables au fait qu'ils ont été pendant ces 40 dernères années - pour des raisons de nature surtout politico-stratégique liées à la "menace" communiste - le lieu qu'ont choisi les multinationales de la Triade pour investir et étendre leurs activités. Ces entreprises y ont trouvé un climat social et politique particulièrement favorable (faibles coûts de main-d'oeuvre, absence de syndicats, régimes politiques autoritaires). Elles n'en demandaient pas tant.
Les inégalités d'ordre économique sont également amplifiées par les déséquilibres et les exclusions auxquels donne lieu l'idéologie de la concurrence. Armée de la seule vérité que constituent les lois du marché, la compétitivité engendre un ostracisme fondamental parmi les agents économiques : tous sont invités à partager le festin, mais rares sont les personnes, les entreprises, les groupes sociaux et les régions qui peuvent s'asseoir à la table, car il faut pour cela acquitter les droits d'entrée en étant plus compétitif que les autres. Seuls les vainqueurs ont le droit de poursuivre leur chemin et d'étendre leurs conquêtes. C'est de cette façon qu'on finit par être seul à table.
La logique du "vainqueur" est de plus en plus acceptée et assimilée par les gens. Qui plus est, les liens sociaux et le sens de l'appartenance sont de moins en moins authentiques, forts, visibles et durables entre les acteurs sociaux. Les notions de bien commun et d'intérêt général ont été récupéres par les multinationales gagnantes.
Une fois de plus, les femmes appartenant aux minorités ethniques constituent le groupe social le plus touché et le plus sacrifié. Poussant les gens à se mesurer les uns contre les autres, l'idéologie de la compétitivité exacerbe les problèmes d'identité, surtout si les exclusions qu'elle engendre coïncident avec des clivages ethniques, religieux ou même de génération ou de sexe. Ceux qui sont ainsi rejetés finissent irrémédiablement par se demander si leur exclusion n'este pas causée par une quelconque volonté politique.
Dans ces conditions, il est difficile de parler d'institutions et de régimes démocratiques. La démocratie est sauvegardée dans les formes. Il n'en est pas de même de ce qui fait sa substance. Lorsque la logique de guerre économique et la loi du plus fort prédominent, il ne reste au plus faible qu'un seul droit : celui d'être un bon soldat (si on lui donne encore la chance d'avoir accès à l'emploi) et un bon consommateur (pour autant que cela ne coûte pas trop cher au système d'aide sociale ) (voir l'encadré 4).
Enfin l'idéologie de la compétitivité aboutit à un appauvrissement culturel sur une vaste échelle. Tranquillement, les débats sur la science, la santé, l'éthique, l'environnement, les relations Nord-Sud, la paix sont vidés de leur contenu propre. Tout se ramène à quelques slogans simples axés sur l'entreprise, le marché, la gestion, l'efficacité, la productivité. Rapidement, on en vient à perdre même le désir de discuter tant les positions de chacun sont prévisibles. Il y a ceux qui sont pour et ceux qui sont contre. Les débats s'en trouvent appauvris.
Une seule conclusion : la concurrence ne peut pas gouverner la planète
À la lumière de ce qui prècède, on ne peut répondre que par la négative à la question qui est au coeur de cet ouvrage "La concurrence peut-elle régir la plantète?"
La contribution que peut apporter la compétitivité à la production de biens et de services destinés à répondre aux besoins et aux aspirations de base des "démunis" et des populations qui ne représentent pas des marchés solvables est très, très limitée, alors que ces populations atteindront dans une ou deux générations les trois à cinq milliards de personnes. La concurrence s'avère également un instrument inefficace pour résoudre les problèmes liés au développement urbain, à l'emploi et à la protection sociale dans les pays de la Triade. L'une des grandes faiblesses de la compétitivité est qu'elle est fondamentalement incapable de concilier la justice sociale, l'efficacité économique, la durabilité environnementale, la démocratie politique et la diversité culturelle. Il nous faut donc trouver une autre solution plus fiable, plus efficace et plus acceptable.
ENCADRÉ 4
Les effets nocifs de la concurrence excessive
Expression de l'idéologie et de la compétitivité, la concurrence excessive :
- donne priorité aux outils et aux systèmes techniques plutôt qu'aux individus et aux organisations humaines ; les êtres humains ne sont intéressants que dans la mesure où ils sont des producteurs et des consommateurs.
- accorde la primauté aux coûts financiers à court terme. Elle crée de la surproduction et des pénuries.
- diminue le caractère concurrentiel du marché intérieur national et accroît la concentration industrielle et financière à l'échelle de la planète; ce faisant, elle favorise le développement de marchés mondiaux oligopolistiques.
- renforce les disparités au sein des pays et entre eux (les riches et les puissants s'enrichissent et deviennent plus forts).
- accentue les écarts entre les peuples et les régions de la terre. Il y a le monde "intégrés" et le monde des "exclus".
- contribue à la dégradation de l'environnement, en stimulant la recherche de nouveaux procédés et de nouveaux produits dont le seul critère est celui de la rentabilité immédiate.
- est une source d'ostracisme social important. Individu, entreprises, villes et nations non concurrentiels sont laissés pour compte. Ils ne font plus partie de la course, ils ne valent rien.
- encourage le "cercle vertueux" de la combativité individuelle et collective et empêche la solidarité et le dialogue entre les gens, les nations et les collectivités.
- réduit les moyens d'intervention des autorités publiques et de la démocratie représentative sur les plans local, national et mondial.