Il est de taille moyenne, il est mince, un peu voûté, un peu vieux, il a le regard d'un homme ordinaire, peut-être un peu plus pensif, ou un peu plus rêveur, les cheveux longs : des mèches grises soigneusement peignées et propres mais pas vraiment coiffées, qui lui tombent sur ses épaules couleurs de terre rouge. Il m'a dit dans son langage particulier, avec sa voix étrange, que la terre avait encore une fois basculé sur son axe, pas beaucoup, oscillé, puis basculé un peu, il m'a expliqué que ce sont des choses qui arrivent de temps en temps aux objets cosmiques qui évoluent entre tous les différents champs énergétiques attractifs et répulsifs, pulsifs, impulsifs, il m'a dit que c'était pour ça que mon monde avait encore une fois changé, soudainement, vous savez comme ces diapositives des années 70 : clic. De la lumière colorée ronronne dans le noir lovée à la verticale sur un mur, sur un drap, ou plus platement, sur un écran pensé pour ça. Clic. Assis dans le noir, vous étiez transporté dans un univers de brochettes de sourires figés mais béats. Clic. La mer, le soleil, le ronronnement, l'oncle qui tente de tromper son ennui en faisant des blagues hors propos, le présentateur qui s'en offusque intérieurement, mais explicitement, la tante qui pousse l'oncle du coude pour qu'il s'ajuste à la réalité du présentateur. Clic. Ronronnement. Ohs! Ahs! de circonstance, silences polis dans l'audience. Une route, un paysage qui l'entoure. Clic. Clic. Clic. Les lumières se rallument, l'auditoire s'exclame sur ce qu'il vient de voir, l'air répand pourtant un fort parfum de soulagement de pouvoir recommencer à vivre. Soulagement de retrouver un rythme fluide, soulagement d'être sortis d'entre parenthèses, de s'être délestés de leurs costumes de spectateurs, de leurs masques, de leurs textes d'acteurs qui jouent les spectateurs, soulagés d'arrêter de retenir leur souffle, de se faire souffler les répliques, d'accorder leurs respirations en choeur à celle du présentateur dompteur de temps, soulagés de laisser le temps sortir de sa cage, redevenir sauvage, libre, naturel, présent. Heureux de vivre.
Je lui ai demandé pourquoi mon monde et pas celui des autres? Il m'a répondu que chacun vivait à la fois dans le monde, commun à tous, et dans son monde particulier différent pour tous. Un changement dans le monde affecte différemment le monde particulier de chacun. Pour moi, c'est comme ça en ce moment. C'est tout. Parce que c'est moi. Clic puis clic et clic. Chaque fois la même et soudainement les décors changent. C'est bien, même si c'est étrange et que ça manque de fluidité et comme de réalité par manque de connexions entre les tableaux.