"Au premier coup d’œil, on peut être porté à n’y voir que des fruits, un panier, des objets… et se demander quel intérêt il peut bien y avoir à peindre ce genre de truc. On en viendrait finalement à se demander ''pourquoi donc Cézanne a bien pu déclarer ceci :
« Tenez, ce que je n’ai pas encore pu atteindre, ce que je sens que je n’atteindrai jamais dans la figure, dans le portrait, je l’ai peut-être touché là… dans ces natures mortes… Je me suis scrupuleusement conformé à l’objet… J’ai copié… Celle-là, tenez. Il y a des mois de travail dessus. Des pleurs, des rires, des grincements de dents. » (Cézanne à Joachim Gasquet).
C’est que l’intérêt d’une toile comme celle ci-dessus ne tient pas vraiment dans son sujet de représentation (une nature morte), mais plutôt dans ce que la manière de représenter rend visible. Et qu’est-ce qui est rendu visible ? Dans le présent exemple, c’est le mouvement du regard."
Source :
http://carnets.opossum.ca/patriceletourneau/archives/2006/01/cezanne.html
J'avais cherché à savoir pourquoi Arcand avait terminé son film sur cette image qui m'a semblé être un symbole. C'est ce que j'ai trouvé de mieux.
Pour moi, l'âge des ténèbres est le meilleur film de Denys Arcand. Je crois que les critiques s'attendaient à autre chose et qu'ils n'ont pas pris le temps d'analyser cette oeuvre.
J'avais l'intention d'aller dans tous les détails qui m'avaient accrochée, et découvrir les autres qui m'auraient échappé, à temps perdu. Mais à date, j'ai perdu mon temps autrement. En attendant, j'ai trouvé une analyse détaillée faite par Réal La Rochelle qu'il introduit ainsi :
Sous le soleil noir de Pessoa
Je ne suis pas pessimiste, je suis triste
- Le Livre de l’intranquillité
Jean-Marc Leblanc, fonctionnaire du gouvernement du Québec,
visite sa vieille mère «aphasique et sénile dans un hospice».
Pendant qu’elle dort, il lit l’ouvrage du célèbre écrivain portugais.
Gros plan sur la xylogravure de Fernando Pessoa, en bleu et blanc,
qui forme la couverture de l’édition Christian Bourgois. Ce livre
marque de son sceau le dernier long métrage de Denys Arcand.1
Son synopsis, distribué durant la pré-production à tous les
membres de l’équipe (producteurs, techniciens, comédiens),
comme une sorte de mémo ou de guide, démarre avec cette
description hallucinée :
Après que les invasions barbares eurent précipité le déclin de
l’empire, l’humanité est entrée dans l’âge des ténèbres. La
démocratie morte, la corruption politique rampante, la cellule
familiale détruite, l’éthique et la morale disparues, les religions et
les sagesses ésotériques se multiplient. Les grandes épidémies
menacent. Les idéaux ont tous été anéantis. Il ne reste que les jeux
électroniques, olympiques, médiatiques, paraplégiques.
Ainsi, le réalisateur indique bien que ce film est le troisième volet
de sa trilogie commencée avec Le Déclin de l’empire américain et
poursuivie par Les Invasions barbares.
(...)
Comme le film est parrainé par des auteurs aussi singuliers et
ténébreux que Musil, Gabrielle Roy et Pessoa, il paraît utile de
recourir à certains traits de leurs univers pour décrire et éclairer
celui de L’Âge des ténèbres.
(...)
Le scénario montre un homme au mi-temps de l’âge, qui traverse
une «dépression sans fond» et qui, devant l’accumulation de revers
professionnels et personnels, se demande si «tout dans la vie n’est
pas la dégénérescence de tout». Jean-Marc Leblanc, en effet, vit
dans un monde où «l’artificiel est devenu le naturel, et [où] c’est le
naturel qui devient étrange».4
Source : L'âge des ténèbres de Denys Arcand.
Par Réal La Rochelle
Et puis j'ajouterai encore un copié-collé en provenance de Wikipédia :
ATTENTION CE QUI SUIT DÉVOILE DES MOMENTS CLÉS DE L'ÉNIGME:
''Dans ce monde à la dérive, Jean-Marc est le petit fonctionnaire d'un service administratif impuissant qui semble ne plus avoir sa place sur terre. Ses bureaux sont installés dans un immense stade rappelant les cirques antiques et leurs jeux… Et c'est vraiment le cirque, ce défilé quotidien d'êtres éperdus devant le bureau de Jean-Marc, comme il le dit lui-même à Pierre (Pierre Curzi) : « des gens encore plus mal foutus que moi. »
Jean-Marc Leblanc enverra bouler tous ses rêves de pacotille, toutes ces femmes qui lui tombent dans les bras dans ses délires orgiaques, sa Veronica Star glamour (Diane Kruger) ou sa Karine « Tendance » (Emma de Caunes) à faire l'amour là, tout de suite, avec l’homme dès qu’il est starisé (vivant symbole des médias people). Par la même occasion, il larguera famille lobotomisée (femme revêche surbookée et filles à tête d'iPod), boulot inutile et belle maison sans âme pour enfin lever les yeux vers nos cieux magnifiques, beautés sans cesse renouvelées ou tenir entre ses mains ces pommes sensuelles, qu'il pèle amoureusement, prometteuses d’autant de bonnes confitures que de tartes maison. Plus qu'un retour à d'anciennes valeurs, comme on aurait pu s'y attendre, Jean-Marc retrouve ses authentiques émotions et sensations…''
Si tout n'allait pas si vite, si une image n'en chassait pas une autre dans le flux d'informations qui nous tourbillonne autour, je suis persuadée que ce film ferait réfléchir. Mais pour que ce soit possible, il faudrait prendre le temps de s'arrêter pour y réfléchir. Le film est une invitation à briser le cercle vicieux de la fuite en avant. C'est le cadeau optimiste que seul un être très triste d'être le témoin de la souffrance des autres peut faire à ses semblables, à mon humble avis.
Alors que nous sommes à l'ère des clips, à l'ère des morceaux de puzzle éclatés et mélangés qui volent dans tous les sens à un rythme toujours accéléré, il semble qu'un portrait d'ensemble ne puisse jamais se constituer dans cette atmosphère malaxée et morcelée et que nous soyons condamnés à ne porter attention - oh! que pour quelques secondes - au détail au détriment du tout. Quotidien jamais assez assemblé pour former un tout cohérent. Arcand l'a fait pour nous avec l'âge des ténèbres.
Alors que la boulimie de produits et services - y compris artistiques - nous compulse vers toujours plus de consommation, ce film est à voir ET à revoir absolument.
Ce film est un slow food pour gourmet de sciences-humaines, et/ou pour amoureux de l'Homme.